Le quotidien des « habitants » d'un petit cimetière de province...


A Saint-Philbert-du-Fouilloux, la vie suit son cours pour celles et ceux qui ont cassé leur pipe. Quiproquos, questions existentielles, querelles familiales, passions tumultueuses, voici quelques uns des thèmes qui rythment la mort de ces défunts devenus invisibles aux yeux de leurs proches et qui ont maintenant toute l'éternité devant eux pour cohabiter, parfois pour le meilleur... souvent pour le pire !


« On ne meurt qu'une fois et c'est pour si longtemps »

(Molière)


Premiers chapitres:






Très élégants dans leurs costumes du dimanche, deux vieillards bravaient le froid et remontaient l'allée principale du cimetière, le bruit de leurs pas sur le gravier ne faisant pas s'envoler le pigeon posé sur la stèle de Mme Duval.
« Qu'est-ce qu'il en dit, Pierre ? » demanda Noël, celui qui marchait à gauche et qui avait une silhouette rondelette.
« Tu connais mon frère, il est aux anges » répondit l'autre. Jean était beaucoup plus grand, beaucoup plus sec, tant de physique que de caractère :  il faisait une enjambée quand Noël en faisait deux et ne disait que trois mots quand Noël en disait quinze. « J'avais rarement vu un type souhaiter aussi fort la mort de sa femme.
– Comment c'est arrivé ?
– D'après Françoise, c'est le facteur qui, inquiet de ne pas la voir ouvrir la porte pour récupérer son courrier comme tous les matins, l'aurait découverte dans sa cuisine. Apparemment, elle était en train de faire un gâteau. »
A l'évocation de la pâtisserie, Noël, qui était un grand gourmand devant l’Éternel, ne put s'empêcher de lâcher un soupir nostalgique :
« Ses fameux clafoutis... Qu'est-ce qu'elle les réussissait bien. J'ai un peu honte de te l'avouer, Jean, mais j'allais parfois au club rien que pour eux. »
La moustache de Jean frémit de tendresse. Malgré toutes ces années, la naïveté de Noël l'étonnait toujours.
«C'est un secret de polichinelle : tu venais tous les mardis alors que tu es pourtant complètement nul à la belote.
– C’est pas vrai » se défendit Noël. « C'est juste que tout le monde n’avait pas la chance de faire équipe avec Jacques...
– Que veux-tu... On a les partenaires qu'on mérite, héhé. »
La pique n'atteignit pas son vieil ami. D'une part parce qu'il était de notoriété publique à St-Philbert-du-Fouilloux que Noël était un mauvais joueur et, d'autre part, parce que ce dernier était encore trop occupé à se souvenir des fameux desserts de Suzanne.
« Mon préféré, c'était celui à la rhubarbe.
– Moi, celui à la cerise...
– C’est drôle quand même la vie, hein ? Je l'avais encore vue il y a deux jours, quand elle était venue déposer des fleurs. Elle semblait en parfaite santé. Et maintenant, voilà que c'est son tour de manger les pissenlits par la racine. »
Les deux hommes coupèrent à droite. Au loin, l'enterrement avait déjà commencé.
« Quand c'est ton heure, c'est ton heure » rappela Jean tout en s'appuyant sur sa canne. « Maladie, vieillesse, accident domestique, meurtre... Tu choisis pas.
– Pauvre Suzanne. Dieu sait que c'était un vrai moulin à paroles, mais c'était surtout une sacrée cuisinière. Sans elle, ça va plus être pareil au club, le mardi. Jacques va faire la tronche : les petits sablés de Mireille, c'est pas pareil… »
Jean, en imaginant effectivement la tête de son ancien partenaire en train de croquer dans un gâteau sec, rit de bon cœur. Les deux petits vieux s'arrêtèrent devant deux sépultures voisines sur lesquelles étaient écrits les noms suivants : NOËL POUCHARD (1936 - 2012) et JEAN BEAUTRELET (1936 - 2012). Noël ôta son béret et fut soudain pris d'un doute :
«Tu crois pas qu’on devrait quand même aller lui dire bonjour ? Histoire d’être polis  ? »
Jean, qui avait déjà mis un pied à l'intérieur de son bloc de marbre, reconnut bien là l'impatience de son camarade. Il répondit gentiment :
« Tout à l’heure, Noël, tout à l’heure. »
Les trois-quarts de son corps avaient disparu sous la dalle et seule sa tête dépassait encore.
« Laissons-les d’abord se retrouver. »
Noël observa un instant le couple de personnes âgées qui s'enlaçait tendrement à l'écart de la cérémonie. Puis, il s'effaça à son tour. D'outre-tombe, la voix de Jean retentit une dernière fois :
« Dix-sept ans… Ils doivent en avoir des choses à se raconter, non ? »



II.

Le père Daniel ne menait pas une mort facile.
Délicat en effet pour l'ancien curé de la paroisse de reposer en paix quand, chaque jour depuis son décès, il lui fallait cohabiter avec ses ouailles, toutes celles et ceux à qui, trente-cinq ans durant, il avait tant fait miroiter le Royaume des Cieux comme destination finale et qui, à leur grande déception, restaient au bout du compte coincés en salle d'embarquement.
Toutes les funérailles voyaient arriver un nouveau résidant et, avec lui, son lot de questions. Comme personne d'autre ne semblait aussi bien placé, charge revenait naturellement à l'ecclésiastique d'assurer le service après-vente. Les plaintes étaient nombreuses. Fort heureusement, l'au-delà existait bien, au moins ne pouvait-on pas lui enlever cela. Quant au reste, tout n'était qu'affaire de détails et... d'interprétation.
La venue de Suzanne, l'ancienne coiffeuse du village qui avait été élue miss Vendée en 1968, ne dérogea pas à la règle :
« Ce n'est pas juste, mon père ! » rouspétait-elle. « J'étais encore jeune, je venais juste de fêter mes 67 ans... J'avais encore toute la vie devant moi ! Et puis, d'abord, qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi je ne suis pas au Paradis ?
– Voyez-vous... » répondit Daniel en toussant pour s'éclaircir la voix, « les voies du Seigneur sont impénétr...
– J'ai pourtant été une bonne chrétienne !
– En effet, et je suis bien placé pour le savoir...
– Je suis allée à la messe tous les dimanches, j'ai toujours été généreuse pendant la quête, j'ai donné des cours de catéchisme à l'aumônerie...
– Et toutes ces bonnes actions vous honorent, ma fille...
– J'ai visité Lourdes trente-quatre fois, j'ai voyagé au Vatican pour voir le Pape, j'ai appris aux jeannettes à tricoter...
– Dieu vous le rendra au centuple, n'en doutez pas...
– Qu'attend-Il, alors ? Ils sont où, les petits anges ?
– Ici et partout...
– Je ne les vois pas !
– L'impatience vous aveugle. Calmez-vous un instant, je vous prie...
– Mais je suis parfaitement calme ! » aboya Suzanne. « C'est juste que je ne comprends pas ce que je fais encore ici ! Je l'ai méritée ma place au Septième Ciel, moi ! J'ai bien fait tout ce qu'on m'a dit. Et même plus encore !
– En êtes-vous sûre ? »
L'espace d'une seconde, le visage de Suzanne se figea.
« Qu'est-ce que vous voulez dire  ? » demanda-t-elle d'un ton suspicieux. « J'espère que vous essayez pas de m'embobiner, hein ? Parce que sinon, je vais… »
Le père Daniel, qui connaissait très bien les humeurs tumultueuses de Suzanne, mit son esprit en pilote automatique. Sous pression, elle était comme une cocotte-minute prête à exploser en emportant tout sur son passage.
Un vif désaccord les avait opposés en décembre 2007 à propos de l'achat de nouvelles guirlandes pour le traditionnel sapin de Noël. En tant que gardien du temple, Daniel avait été contraint d'y opposer son veto car cet investissement aurait englouti les maigres économies de l'église qui, à cause de la réparation récente de la toiture, avaient déjà fondu comme neige au soleil. Il avait tâché de raisonner Suzanne, en vain. Ulcérée de voir que tous les arbres des communes alentours étaient mieux décorés, celle-ci en avait fait une croisade personnelle. Elle avait remué ciel et terre et avait fini par lancer une pétition qui avait recueilli une cinquantaine de signatures, soit quasiment la totalité des paroissiens. Vox populi, vox Dei. Daniel n'avait eu d'autre choix que de s'incliner. Alors certes, le sapin avait retrouvé une fière allure mais le prêtre avait dû faire une croix sur l'installation d'un radiateur électrique dans la sacristie et cet épisode lui restait toujours en travers de la gorge. Il faut dire, à sa décharge, que les hivers à Saint-Philbert-du-Fouilloux sont particulièrement rigoureux...
« … j'étais miss, j'allais quand même pas devenir nonne ! »
Daniel laissa planer un ange. Puis, un peu sèchement afin de tenter de reprendre les rênes de la conversation, il demanda :
« Où sommes-nous ?
– Eh bien au cimetière, pardi ! » répondit Suzanne du tac-au-tac.
« Vous résonnez encore comme si vous étiez vivante. Mais ce n'est plus le cas, vous êtes passée dans l'autre monde. Réfléchissez : où pouvons-nous bien être ? 
– A Saint-Philbert-du-Fouilloux, notre village...
– Oui. Mais non. Ça, c'était avant. Désormais, nous sommes au...
– … au... ?
– … au purgatoire ! »
La mâchoire de Suzanne manqua de se décrocher.
« Hein ? Qu'est-ce que vous me chantez ?
– Cela ne vous semble-t-il pas évident ?
– C'est-à-dire que… » fit Suzanne en regardant autour d'elle avec un œil nouveau. « Maintenant que vous me le faites remarquer... Oui, en effet, ça y ressemble... Mais pourquoi ?
– Avant de vous présenter devant notre Créateur, il vous faut d'abord purifier votre âme.
– Mais je suis pure, moi !
– Je ne doute pas de votre sincérité. Mais n'avez-vous pas laissé derrière vous quelque chose d'inachevé ? »
Daniel ne pensait pas à mal – ça n'aurait pas été très chrétien – mais il ne put s'abstenir de pécher par orgueil et d'esquisser un léger sourire tandis que le doute s'insinuait dans l'esprit de son interlocutrice et que celle-ci perdait de sa superbe. Heureusement pour lui, chacun cachait toujours un petit quelque chose
« Combien de temps ça va durer ? » s'inquiéta soudain Suzanne.
« Tout dépendra de la gravité de votre faute. Mais vous avez maintenant toute l’Éternité devant vous pour y réfléchir et pour trouver une solution. »
Ils firent tous les deux quelques pas en silence lorsque, tout à coup, une évidence frappa Suzanne. Elle se tourna vers Daniel avec stupéfaction :
« Si moi je suis encore ici, pourquoi est-ce que vous êtes toujours là, vous ? Vous Lui avez consacré votre vie... Cela ne devrait-il pas vous garantir un accès direct au Paradis ?
– S'Il n'a pas jugé bon de me rappeler à Ses côtés, c'est que ma tâche ici bas n'est peut-être pas encore achevée » lui confia Daniel avec philosophie. « Mais assez parlé de moi. Soyez la bienvenue parmi nous, Suzanne et n'hésitez pas à venir me voir si vous en éprouvez le besoin. Maintenant, allez vite retrouver vos proches.
– Merci mon père. »
Elle s'éloigna un peu puis revint aussitôt sur ses pas, traversée par une pensée :
« Au fait, je suis désolée de vous avoir forcé la main pour le sapin. »
En disant cela, Suzanne avait fermé les yeux, espérant naïvement que cette confession tardive lui donnerait l'absolution ultime qui la ferait monter illico au Paradis. Bien entendu, il n'en fut rien.
« Ça doit être autre chose… Tant pis, au moins j'aurais essayé… »
Sur ce, Suzanne s'en alla, laissant derrière elle un curé agréablement surpris. Daniel n'avait pas osé le lui avouer mais, bien sûr que si, il avait dans un premier temps grandement été peiné de ne pas être monté directement au Ciel après avoir rendu son dernier souffle. Avait-il failli quelque part, lui aussi ?
Malgré cette déception, Daniel n'avait pas perdu la foi. Dieu ne l'avait pas oublié, il venait une nouvelle fois d'en avoir la preuve : avec les excuses sincères et spontanées de Suzanne, ce n'était rien de moins qu'un petit miracle qui venait de se produire à Saint-Philbert-du-Fouilloux.