Le quotidien des « habitants » d'un petit cimetière de province...

A Saint-Philbert-du-Fouilloux, la vie suit son cours pour celles et ceux qui ont cassé leur pipe. Quiproquos, questions existentielles, querelles familiales, passions tumultueuses, voici quelques uns des thèmes qui rythment la mort de ces défunts devenus invisibles aux yeux de leurs proches et qui ont maintenant toute l'éternité devant eux pour cohabiter, parfois pour le meilleur... souvent pour le pire!

« On ne meurt qu'une fois et c'est pour si longtemps. » (Molière)


Premiers chapitres:




I.


Très élégants dans leurs costumes du dimanche, deux vieillards bravaient le froid et remontaient l'allée principale du cimetière, le bruit de leurs pas sur le gravier ne faisant pas s'envoler le pigeon posé sur la stèle de Mme Duval.
« Qu'est-ce qu'il en dit, Pierre ? » demanda Noël, celui qui marchait à gauche et qui avait une silhouette rondelette.
« Tu connais mon frère, il est aux anges » répondit l'autre. Jean était beaucoup plus grand, beaucoup plus sec, tant de physique que de caractère :  il faisait une enjambée quand Noël en faisait deux et ne disait que trois mots quand Noël en disait quinze. « J'avais rarement vu un type souhaiter aussi fort la mort de sa femme.
– Comment c'est arrivé ?
– D'après Françoise, c'est le facteur qui, inquiet de ne pas la voir ouvrir la porte pour récupérer son courrier comme tous les matins, l'aurait découverte dans sa cuisine. Apparemment, elle était en train de faire un gâteau. »
A l'évocation de la pâtisserie, Noël, qui était un grand gourmand devant l’Éternel, ne put s'empêcher de lâcher un soupir nostalgique :
« Ses fameux clafoutis... Qu'est-ce qu'elle les réussissait bien. J'ai un peu honte de te l'avouer, Jean, mais j'allais parfois au club rien que pour eux. »
La moustache de Jean frémit de tendresse. Malgré toutes ces années, la naïveté de Noël l'étonnait toujours.
«C'est un secret de polichinelle : tu venais tous les mardis alors que tu es pourtant complètement nul à la belote.
– C’est pas vrai » se défendit Noël. « C'est juste que tout le monde n’avait pas la chance de faire équipe avec Jacques...
– Que veux-tu... On a les partenaires qu'on mérite, héhé. »
La pique n'atteignit pas son vieil ami. D'une part parce qu'il était de notoriété publique à St-Philbert-du-Fouilloux que Noël était un mauvais joueur et, d'autre part, parce que ce dernier était encore trop occupé à se souvenir des fameux desserts de Suzanne.
« Mon préféré, c'était celui à la rhubarbe.
– Moi, celui à la cerise...
– C’est drôle quand même la vie, hein ? Je l'avais encore vue il y a deux jours, quand elle était venue déposer des fleurs. Elle semblait en parfaite santé. Et maintenant, voilà que c'est son tour de manger les pissenlits par la racine. »
Les deux hommes coupèrent à droite. Au loin, l'enterrement avait déjà commencé.
« Quand c'est ton heure, c'est ton heure » rappela Jean tout en s'appuyant sur sa canne. « Maladie, vieillesse, accident domestique, meurtre... Tu choisis pas.
– Pauvre Suzanne. Dieu sait que c'était un vrai moulin à paroles, mais c'était surtout une sacrée cuisinière. Sans elle, ça va plus être pareil au club, le mardi. Jacques va faire la tronche : les petits sablés de Mireille, c'est pas pareil… »
Jean, en imaginant effectivement la tête de son ancien partenaire en train de croquer dans un gâteau sec, rit de bon cœur. Les deux petits vieux s'arrêtèrent devant deux sépultures voisines sur lesquelles étaient écrits les noms suivants : NOËL POUCHARD (1936 - 2012) et JEAN BEAUTRELET (1936 - 2012). Noël ôta son béret et fut soudain pris d'un doute :
«Tu crois pas qu’on devrait quand même aller lui dire bonjour ? Histoire d’être polis  ? »
Jean, qui avait déjà mis un pied à l'intérieur de son bloc de marbre, reconnut bien là l'impatience de son camarade. Il répondit gentiment :
« Tout à l’heure, Noël, tout à l’heure. »
Les trois-quarts de son corps avaient disparu sous la dalle et seule sa tête dépassait encore.
« Laissons-les d’abord se retrouver. »
Noël observa un instant le couple de personnes âgées qui s'enlaçait tendrement à l'écart de la cérémonie. Puis, il s'effaça à son tour. D'outre-tombe, la voix de Jean retentit une dernière fois :
« Dix-sept ans… Ils doivent en avoir des choses à se raconter, non ? »


II.

Le père Daniel ne menait pas une mort facile.
Délicat en effet pour l'ancien curé de la paroisse de reposer en paix quand, chaque jour depuis son décès, il lui fallait cohabiter avec ses ouailles, toutes celles et ceux à qui, trente-cinq ans durant, il avait tant fait miroiter le Royaume des Cieux comme destination finale et qui, à leur grande déception, restaient au bout du compte coincés en salle d'embarquement.
Toutes les funérailles voyaient arriver un nouveau résidant et, avec lui, son lot de questions. Comme personne d'autre ne semblait aussi bien placé, charge revenait naturellement à l'ecclésiastique d'assurer le service après-vente. Les plaintes étaient nombreuses. Fort heureusement, l'au-delà existait bien, au moins ne pouvait-on pas lui enlever cela. Quant au reste, tout n'était qu'affaire de détails et... d'interprétation.
La venue de Suzanne, l'ancienne coiffeuse du village qui avait été élue miss Vendée en 1968, ne dérogea pas à la règle :
« Ce n'est pas juste, mon père ! » rouspétait-elle. « J'étais encore jeune, je venais juste de fêter mes 67 ans... J'avais encore toute la vie devant moi ! Et puis, d'abord, qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi je ne suis pas au Paradis ?
– Voyez-vous... » répondit Daniel en toussant pour s'éclaircir la voix, « les voies du Seigneur sont impénétr...
– J'ai pourtant été une bonne chrétienne !
– En effet, et je suis bien placé pour le savoir...
– Je suis allée à la messe tous les dimanches, j'ai toujours été généreuse pendant la quête, j'ai donné des cours de catéchisme à l'aumônerie...
– Et toutes ces bonnes actions vous honorent, ma fille...
– J'ai visité Lourdes trente-quatre fois, j'ai voyagé au Vatican pour voir le Pape, j'ai appris aux jeannettes à tricoter...
– Dieu vous le rendra au centuple, n'en doutez pas...
– Qu'attend-Il, alors ? Ils sont où, les petits anges ?
– Ici et partout...
– Je ne les vois pas !
– L'impatience vous aveugle. Calmez-vous un instant, je vous prie...
– Mais je suis parfaitement calme ! » aboya Suzanne. « C'est juste que je ne comprends pas ce que je fais encore ici ! Je l'ai méritée ma place au Septième Ciel, moi ! J'ai bien fait tout ce qu'on m'a dit. Et même plus encore !
– En êtes-vous sûre ? »
L'espace d'une seconde, le visage de Suzanne se figea.
« Qu'est-ce que vous voulez dire  ? » demanda-t-elle d'un ton suspicieux. « J'espère que vous essayez pas de m'embobiner, hein ? Parce que sinon, je vais… »
Le père Daniel, qui connaissait très bien les humeurs tumultueuses de Suzanne, mit son esprit en pilote automatique. Sous pression, elle était comme une cocotte-minute prête à exploser en emportant tout sur son passage.
Un vif désaccord les avait opposés en décembre 2007 à propos de l'achat de nouvelles guirlandes pour le traditionnel sapin de Noël. En tant que gardien du temple, Daniel avait été contraint d'y opposer son veto car cet investissement aurait englouti les maigres économies de l'église qui, à cause de la réparation récente de la toiture, avaient déjà fondu comme neige au soleil. Il avait tâché de raisonner Suzanne, en vain. Ulcérée de voir que tous les arbres des communes alentours étaient mieux décorés, celle-ci en avait fait une croisade personnelle. Elle avait remué ciel et terre et avait fini par lancer une pétition qui avait recueilli une cinquantaine de signatures, soit quasiment la totalité des paroissiens. Vox populi, vox Dei. Daniel n'avait eu d'autre choix que de s'incliner. Alors certes, le sapin avait retrouvé une fière allure mais le prêtre avait dû faire une croix sur l'installation d'un radiateur électrique dans la sacristie et cet épisode lui restait toujours en travers de la gorge. Il faut dire, à sa décharge, que les hivers à Saint-Philbert-du-Fouilloux sont particulièrement rigoureux...
« … j'étais miss, j'allais quand même pas devenir nonne ! »
Daniel laissa planer un ange. Puis, un peu sèchement afin de tenter de reprendre les rênes de la conversation, il demanda :
« Où sommes-nous ?
– Eh bien au cimetière, pardi ! » répondit Suzanne du tac-au-tac.
« Vous résonnez encore comme si vous étiez vivante. Mais ce n'est plus le cas, vous êtes passée dans l'autre monde. Réfléchissez : où pouvons-nous bien être ? 
– A Saint-Philbert-du-Fouilloux, notre village...
– Oui. Mais non. Ça, c'était avant. Désormais, nous sommes au...
– … au... ?
– … au purgatoire ! »
La mâchoire de Suzanne manqua de se décrocher.
« Hein ? Qu'est-ce que vous me chantez ?
– Cela ne vous semble-t-il pas évident ?
– C'est-à-dire que… » fit Suzanne en regardant autour d'elle avec un œil nouveau. « Maintenant que vous me le faites remarquer... Oui, en effet, ça y ressemble... Mais pourquoi ?
– Avant de vous présenter devant notre Créateur, il vous faut d'abord purifier votre âme.
– Mais je suis pure, moi !
– Je ne doute pas de votre sincérité. Mais n'avez-vous pas laissé derrière vous quelque chose d'inachevé ? »
Daniel ne pensait pas à mal – ça n'aurait pas été très chrétien – mais il ne put s'abstenir de pécher par orgueil et d'esquisser un léger sourire tandis que le doute s'insinuait dans l'esprit de son interlocutrice et que celle-ci perdait de sa superbe. Heureusement pour lui, chacun cachait toujours un petit quelque chose
« Combien de temps ça va durer ? » s'inquiéta soudain Suzanne.
« Tout dépendra de la gravité de votre faute. Mais vous avez maintenant toute l’Éternité devant vous pour y réfléchir et pour trouver une solution. »
Ils firent tous les deux quelques pas en silence lorsque, tout à coup, une évidence frappa Suzanne. Elle se tourna vers Daniel avec stupéfaction :
« Si moi je suis encore ici, pourquoi est-ce que vous êtes toujours là, vous ? Vous Lui avez consacré votre vie... Cela ne devrait-il pas vous garantir un accès direct au Paradis ?
– S'Il n'a pas jugé bon de me rappeler à Ses côtés, c'est que ma tâche ici bas n'est peut-être pas encore achevée » lui confia Daniel avec philosophie. « Mais assez parlé de moi. Soyez la bienvenue parmi nous, Suzanne et n'hésitez pas à venir me voir si vous en éprouvez le besoin. Maintenant, allez vite retrouver vos proches.
– Merci mon père. »
Elle s'éloigna un peu puis revint aussitôt sur ses pas, traversée par une pensée :
« Au fait, je suis désolée de vous avoir forcé la main pour le sapin. »
En disant cela, Suzanne avait fermé les yeux, espérant naïvement que cette confession tardive lui donnerait l'absolution ultime qui la ferait monter illico au Paradis. Bien entendu, il n'en fut rien.
« Ça doit être autre chose… Tant pis, au moins j'aurais essayé… »
Sur ce, Suzanne s'en alla, laissant derrière elle un curé agréablement surpris. Daniel n'avait pas osé le lui avouer mais, bien sûr que si, il avait dans un premier temps grandement été peiné de ne pas être monté directement au Ciel après avoir rendu son dernier souffle. Avait-il failli quelque part, lui aussi ?
Malgré cette déception, Daniel n'avait pas perdu la foi. Dieu ne l'avait pas oublié, il venait une nouvelle fois d'en avoir la preuve : avec les excuses sincères et spontanées de Suzanne, ce n'était rien de moins qu'un petit miracle qui venait de se produire à Saint-Philbert-du-Fouilloux.


III.

Après sa discussion avec le père Daniel, Suzanne demanda à feu son époux de lui faire visiter les lieux.
« Lucie n'habite pas loin, c'est pratique. On pourra aller la voir, après ?
– Malheureusement, c'est impossible » lui répondit doucement Pierre.
« Pourquoi ?
– La règle veut que ce soient les vivants qui rendent visite aux morts, pas l'inverse.
– Qu'est-ce que ça signifie ?
– Que nous sommes cantonnés aux limites du cimetière. On raconte que si quelqu'un en sort, il ne peut plus revenir et disparaît à jamais...
– Vraiment ? Alors non seulement on est pas au Paradis mais, en plus, on est coincés ici ? C'est fort de café, ça ! »
Suzanne se tut un instant afin de digérer l'information.
« Est-ce que tu crois qu'elle va nous rendre visite régulièrement ? J'aimerais bien voir Chloé grandir.
– Et moi donc ! Elle a l'air tellement mignonne » reconnut Pierre qui n'avait jamais connu sa petite-fille de son vivant. « Parle-moi un peu d'elle : quel caractère a-t-elle ? A quoi est-ce qu'elle aime jouer ? Qu'est-ce qu'elle pense des photos sur lesquelles j'ai la moustache ? »
Suzanne ne se fit pas prier. Elle parla, parla encore, parla beaucoup. Après Chloé, elle évoqua Lucie, puis la famille, puis les amis, puis les connaissances, puis les voisins, etc. Que de nouvelles à raconter depuis leur séparation ! Elle semblait intarissable :
« Et Mathilde a eu trois enfants ! Incroyable, hein ? Mais tu la verrais, c'est une mère-poule, toujours à les couver ! Ses petits ne peuvent pas renifler sans qu'elle soit là pour les moucher. Une vraie castratrice ! Je ne sais pas comment son mari peut supporter une bonne femme pareille. C'est pourtant un homme charmant, lui : poli, souriant, qui dit toujours bonjour... Une fois il m'avait même aidée à porter les 8kg de rhubarbe que Francine m'avait gentiment donnés – depuis que Louis a eu son opération, il parait que ça lui donne des vents. Tu me diras, ça m'arrangeait bien, j'en avais plus pour mes clafoutis… »
Ils croisèrent un homme élégant, Michel, qui ôta son chapeau pour la saluer :
« Bonjour Suzanne. Bienvenue parmi nous.
– Merci Michel. Mes amitiés à votre dame. »
Tout en continuant leur chemin, Suzanne se pencha discrètement vers Pierre :
« Ça fait drôle de revoir tout le monde.
– Oui. Au final, c'est comme si rien n'avait changé, il faut seulement quelques jours pour s'habituer… Quand je suis arrivé, j'étais un peu déboussolé, j'avais du mal à...
– Le pire… » l'interrompit séchement Suzanne, « c'est la scène qu'elle nous a fait pendant la brocante, l'année dernière, quand elle a voulu racheter la vieille cocotte de Nicole… »
– Qui ça ?
– Qui quoi ?
– Qui a voulu racheter la cocotte  ?
– Mais… Mathilde bien sûr !
– Ah…
–  Je te parle d'elle depuis 10 minutes.
– Mathilde, donc, ne lui en proposait que 20€ alors que Nicole en demandait 25…
– 5€, c'est pas un drame… Surtout pendant une brocante... Quand j'avais voulu revendre ma perceuse, moi, j'avais dû consentir à n'en accepter que la moitié, sinon je...
– Tu le fais exprès ou quoi ?
– Non, j'essaie juste de t'expliq...
– On s'en moque comme de l'an 40, de ta perceuse.
– T'étais quand même bien contente qu'elle soit là quand il fallait accrocher tes foutus macramés…
– Qu'est-ce que tu marmonnes ?
– Rien...
– Je préfère… On parle quand même de la vieille cocotte de Nicole, là. Un peu de respect...
–  Et qu'est-ce qu'elle avait donc de si particulier, la vieille cocotte de Nicole ?
– C'était celle qu'elle avait reçue avec son trousseau, le jour de son mariage ! Celle dans laquelle elle avait cuisiné toutes ses soupes et tous ses pot-au-feu pendant plus de 40 ans !
– Et ?
– Et quoi ?
– C'est tout ?
– Tu t'attendais à autre chose ?
– Non… Pardon, tu as raison… Continue...
– Pfff... Voilà, c'est malin… J'ai perdu le fil... Où j'en étais ?
– La brocante...
– Ah oui ! Donc, je te disais que… »

Dans la soirée, Suzanne abandonna Pierre pour aller retrouver ses bonnes copines – Huguette, Monique et Françoise – qui étaient arrivées avant elle. Et comme au bon vieux temps, elles prirent grand plaisir à tenir de nouveau conciliabule et à commenter les potins :
« ... 25€ qu'elle la vendait. Une affaire ! Mais c'était encore trop cher pour elle. Vous vous rendez compte ? Une authentique Moulinex de 1973...
– Quel sans-gêne ! » s'offusqua Huguette.
« Si c'est pas malheureux, ça...» s'indigna Monique.
« Y'en a vraiment qui pètent plus haut que leur cul... » renchérit Françoise.
Elles hochèrent toutes les quatre gravement la tête en silence. Ce fut Monique qui, la première, osa changer de sujet :
« Au fait, comment vous le trouvez, Pierre, après toutes ces années  ? »
La mine de Suzanne s'assombrit, ce qui n'échappa pas à ses trois amies qui, toujours à l'affût d'un bon ragot, se rapprochèrent subrepticement.
« C'est toujours le même homme, finit-elle par chuchoter, mais j'ai l'impression que toutes ces années passées ici lui ont sérieusement ramolli le ciboulot. Je dois tout lui expliquer deux fois ! Et qu'est-ce qu'il est devenu bavard ! Il n'a pas arrêté de me couper, tout à l'heure ! Ça doit être de famille... Son père, à la fin, n'arrêtait pas de jacasser. Une fois qu'il avait commencé, fallait qu'il donne son avis sur tout : la politique, le tiercé, la météo, le prix de l'ess… »

A l'autre bout du cimetière, Pierre, lui, se confiait à Jean et Noël qui venaient de lui poser la même question :
« Suzanne ? Elle a pas changé. A peine arrivée, elle me sort déjà par les yeux. J'en peux plus… »
Jean posa une main sur l'épaule de son frère en guise de compassion. A titre personnel, il n'avait jamais pu sentir sa belle-sœur.
« Je me faisais pourtant une telle joie de la revoir. Qu'est-ce que j'ai pu être couillon… »
Un soupçon d'effroi s'empara soudain de lui. Réalisant la gravité de la situation, il s'enquit :
« Dites, les copains, c'est long comment, l'éternité  ? »


IV.

La pluie venait juste de s'arrêter de tomber lorsqu'une Mercedes se gara sur le parking du petit cimetière de Saint-Philbert-du-Fouilloux. Une charmante quadragénaire, Lucie, en sortit en faisant bien attention d'éviter les flaques pour ne pas bousiller ses talons hauts qui lui avaient coûté les yeux de la tête. Elle se dépêcha ensuite d'ouvrir la portière pour libérer Chloé, sa fille de 3 ans qui avait déjà défait sa ceinture de sécurité.
– Tiens, ma chérie, prends ça, dit Lucie en lui confiant le bouquet de fleurs qui était posé sur la plage arrière.
Chloé obéit sans piper, la tête et l'esprit déjà tournés vers toutes ces croix qu'elle pouvait discerner derrière la grande grille de métal. Lucie la prit par la main tandis que, de l'autre, elle fouillait dans son sac Louis Vuitton à la recherche de son smartphone. Quatre appels en absence. Elle pressa aussitôt l'écran afin de composer le numéro de sa collaboratrice.
– C'est moi. Qu'est-ce qu'il y a ?
Tout occupée à sa conversation, Lucie ne sentit pas les petits doigts de sa fille serrer les siens un peu plus fort quand la vieille dame qui les précédait fit tourner la grille sur ses gonds dans un grincement sinistre.
– Qu'est-ce que j'y peux, moi, si le juge ne veut pas statuer tout de suite ? protesta Lucie en haussant la voix. J'ai suivi la procédure, maintenant il faut attendre... Non, impossible, il est borné, il n'acceptera jamais. Qu'est-ce qu'en dit la partie adverse ?
Pendant qu'elle écoutait la réponse, Lucie ne remarqua pas non plus les regards courroucés que lui jetait l'autre visiteuse en se ruant, à grandes enjambées, vers l'employé communal. Après quelques brèves paroles échangées, celui-ci acquiesça et posa sa brouette.
– Ok. C'est pas bon signe... Bon, je veux bien réexaminer le dossier une nouvelle fois mais je ne te promets rien. Je referai une demande jeudi matin à la premiè...
– Madame, s'il vous plaît... l'interrompit le gardien du cimetière en venant à sa rencontre.
– Quoi ? lui lança Lucie en le toisant de haut.
Elle se souvenait vaguement de l'avoir aperçu lors de l'enterrement. Un mec plutôt pas mal, bien bâti, mais qui mériterait une bonne coupe de cheveux.
– Votre téléphone...
Lucie tenta de l'amadouer avec ses yeux de biche mais Augustin n'était pas du genre à se laisser impressionner par les bourgeoises, aussi jolies étaient-elles. Il soutint son regard sans sourciller.
– Il faut que je te laisse, abdiqua finalement Lucie. On ne peut plus être tranquilles nulle part. Je te rappelle tout à l'heure.
Elle raccrocha. Augustin la remercia d'un léger signe de la tête et, avant de repartir vaquer à ses occupations, adressa un sourire gêné à Chloé, que la situation ne semblait pas surprendre. La petite fille lui retourna timidement la politesse puis suivit docilement sa mère à travers les allées jusqu'à la tombe de Pierre et de Suzanne Beautrelet.
– C'est là qu'elle habite, Mamie ?
– Oui, acquiesça Lucie dont la voix s'était un tantinet radoucie. Tu peux lui donner les fleurs.
Avec maladresse, Chloé essaya de faire rentrer le bouquet dans le vase. Lucie s'accroupit et posa précautionneusement son sac-à-main sur le bloc de marbre afin de lui venir en aide.
– Attends, voilà, c'est mieux, non ? Ne bouge pas, je reviens. Il faut que j'aille chercher de l'eau.
Lucie s'éloigna en direction du robinet qui était situé près de l'entrée, laissant derrière elle Chloé qui essayait toujours de comprendre comment ses grands-parents pouvaient bien vivre là-dessous. Il n'y avait même pas de fenêtre... Comme pour lui apporter une réponse, le téléphone se mit soudain à sonner. Chloé s'en empara et, ainsi qu'elle avait déjà vu sa mère le faire maintes fois, porta l'appareil à son oreille, sans décrocher.
– Allô Mamie, c'est toi ? demanda-elle le plus naturellement du monde. Pourquoi t'es partie sans me dire au-revoir ? Qui est-ce qui va me préparer mon gâteau d'anniversaire cette année ? Et comment tu fais pour lire ton journal, maintenant, s'il y a pas de lumière ? Allô ? Allô ? Parle plus fort, je t'entends pas...
– Chloé ! Donne-moi ça tout de suite ! rugit Lucie en se précipitant vers sa fille, manquant presque de renverser l'arrosoir. Ce n'est pas un jouet !
– Mamie m'a appelée ! se défendit l'enfant. Mais il doit y avoir un problème, ça marche pas...
Comprenant le malentendu, Lucie se radoucit.
– C'est normal, lui expliqua-t-elle avec malice, Mamie habite maintenant dans un endroit où il n'y a pas de réseau.
– Je peux plus lui parler ?
– Non.
– Plus jamais ?
Chloé réfléchit.
– Toi non plus, alors ? Mais c'est ta maman à toi ! Si ça capte pas, comment tu vas faire si t'as besoin d'elle ?
Ces paroles naïves, qui venaient du cœur, touchèrent celui de Lucie de plein fouet. En une fraction de seconde, sans prévenir, ce fut comme si un puits sans fond s'ouvrait sous ses pieds. Cela faisait des années que Suzanne et elle n'étaient plus très proches. Lucie avait toujours été attirée par les lumières et, dès que l'occasion lui avait été donnée de poursuivre ses études dans la grande ville, elle avait sauté dessus. L'obtention du Bac avec mention « Très Bien » avait sonné le glas de dix-huit ans d'éducation populaire dans un milieu rural et modeste. Elle avait obtenu une bourse pour intégrer une prestigieuse « Prépa » de la capitale et n'était dès lors plus revenue à la maison que pour les fêtes de fin d'année, période durant laquelle, prétextant une tonne de devoirs à faire, elle préférait s'enfermer dans sa chambre plutôt que de passer ses journées en compagnie de celle qui, malgré sa langue bien pendue et son caractère de cochon, avait pourtant toujours continué à lui apporter un indéfectible soutien. Puis, il y avait eu les stages, les examens, les copains, les voyages, la première plaidoirie, son mariage, la maison, la naissance de Chloé, la création de son cabinet, son divorce... Suzanne était fière de sa réussite. « Le travail compte avant tout, tu passeras me voir quand tu auras le temps, ne t'inquiète pas tout va bien, il y a le jardin pour m'occuper... » répétait-elle au téléphone sans jamais se plaindre. Jusqu'au jour où le facteur l'avait découverte inconsciente dans sa cuisine...
La mine triste, Chloé sortit de sa poche une feuille toute chiffonnée.
– Je lui avais fait un dessin.
Lucie déplia le papier en réprimant un sanglot tandis qu'un flot d'émotions la submergeait.
– Il est très beau, dit-elle en embrassant sa fille sur le front. Je suis sûre que Mamie va être contente. Mais si tu le laisses ici et qu'il pleut, il va être tout abîmé. J'ai une meilleure idée.
Lucie se força à sourire. Elle s'empara de son sac, prit tendrement Chloé dans ses bras et commença à marcher.
– On va où ?
– On rentre à la maison. Mamie n'a pas le téléphone, mais elle a peut-être Internet. On va essayer de lui envoyer un mail, d'accord ?


V.

La visite du cimetière était toujours décisive. Augustin n'était pas un coureur – à trente-neuf ans, les femmes qui avaient partagé son lit se comptaient sur les doigts d'une main – mais, d'expérience, il s'était aperçu que la plupart de celles avec lesquelles il flirtait avaient la fâcheuse habitude de prendre définitivement la poudre d'escampette une fois qu'il leur avait fait découvrir son lieu de travail.
Au début, il avait bien tenté de tenir sa profession secrète mais, comme tout finit par se savoir, la séparation quasi inéluctable qui s'ensuivait n'en était que plus douloureuse. Malgré son mètre quatre-vingt-dix et ses presque cent kilos, Augustin avait un cœur d'artichaut. Afin de ne plus souffrir inutilement, il avait donc adopté la stratégie inverse et jouait dorénavant cartes sur table dès le premier rendez-vous. Ça passait ou ça cassait. Depuis qu'il travaillait ici, seules deux courageuses n'étaient pas immédiatement parties en courant, bien qu'elles aient fini par partir quand même...
Avec Christine, c'était différent : il avait un bon pressentiment. Ils s'étaient rencontrés deux semaines auparavant lors de la fête d'anniversaire d'un ami commun et, malgré qu'elle n'ait que 25 ans, elle lui avait immédiatement tapé dans l’œil. Se désintéressant complètement des autres convives à qui il avait bredouillé des banalités afin de se donner un semblant de contenance, il avait passé la soirée à lui tourner autour sans jamais oser l'aborder. Et lorsque les premiers invités avaient commencé à partir, alors qu'il s'était réfugié dans le jardin en se maudissant intérieurement pour sa couardise, c'était elle qui était venue le trouver. Et qui était maintenant ici, avec lui...
– A qui ça appartient, ça ? demanda-t-elle justement en désignant un vieux caveau qui menaçait de s'écrouler.
– A la famille de Charles Dumesnard, notre célébrité locale. Il était à la tête d'un important réseau de Résistance. C'est en grande partie grâce à lui que le village n'a pas été détruit en 1944. Il est enterré ici avec ses parents. Afin d'honorer sa mémoire, la mairie vient de décider de prendre en charge sa rénovation.
– C'est toi qui va t'en occuper ?
– En grande partie, oui. C'est trois fois rien, pas la peine de faire appel à un prestataire extérieur.
– Tu es donc bricoleur, c'est bon à savoir, ça ! plaisanta-t-elle.
Le rythme cardiaque d'Augustin s'emballa à toute vitesse en espérant fort que cette boutade n'en était pas vraiment une... Mais comme Christine avait déjà retrouvé son sérieux, il dut se contenter de se perdre en conjectures.
– Il avait mon âge quand il est mort fusillé par les Allemands quelques jours seulement avant la Libération. C'est bête...
Christine acquiesça de la tête en regardant longuement toutes ces dizaines de tombes autour d'elle.
– Tu les connais tous, n'est-ce pas ?
– Bien sûr ! Je travaille ici depuis bientôt dix ans, on a donc eu le temps de faire connaissance. Remarque, j'ai plutôt de la chance : comparé à d'autres professions, moi, au moins, on ne peut pas dire que je sois dérangé par mes clients.
Christine rit de bon cœur. Elle avait un rire délicieux qui perlait comme des notes de musique. Augustin aurait donné n'importe quoi pour la faire rire encore et encore. Leurs regards se croisèrent et ils se sourirent timidement.
– N'empêche, ça ne doit quand même pas être facile tous les jours...
– Il y a parfois des moments délicats, c'est vrai. Mais on s'y fait. Et puis, contrairement à ce que la majorité des gens peuvent penser, je passe davantage de temps avec les vivants qu'avec les morts. Peut-être parce que j'aime bien les écouter, les visiteurs se confient à moi naturellement. Pas besoin d'aller chez la coiffeuse, je connais tous les potins, tous les secrets de famille. Et des gratinés ! On dirait pas mais il s'en passe de belles dans le coin, tu peux me croire !
Dans un élan de tendresse, Christine lui prit le bras et se colla à lui tout en continuant de marcher.
– Tu es si gentil, ça ne m'étonne pas que les grand-mères t'aient à la bonne.
Augustin, fier comme un coq devant cette soudaine complicité, redoubla d'enthousiasme. Lui qui avait si souvent eu du mal à décrypter les signaux féminins ne pouvait pas se tromper sur celui-là. Il lui plaisait ! L'air de rien, se sentant pousser des ailes, il conduisit Christine derrière un bosquet d'arbustes.
– Et il y a plein d'avantages : je n'ai aucun compte à rendre, je m'organise comme je veux, je travaille en plein air...
Il fit soudain volte face et, avec une audace qui l'étonna lui-même, embrassa Christine à pleine bouche.
– Augustin, qu'est-ce-que tu fais ? s'exclama-t-elle.
– Ce que je veux faire depuis la première fois que je t'ai vue. J'ai envie de toi, Christine.
Il revint à la charge.
– Tu es fou ! Pas ici !
– Pourquoi pas ? Nous sommes tranquilles, personne ne peut nous voir...
Christine, qui avait hérité du pragmatisme de sa mère, ne trouva rien à objecter. Les environs étaient effectivement déserts. Et puis, pourquoi jouait-elle soudain les mijaurées ? N'était-elle pas venue pour ça, elle aussi ? Une chambre aurait été plus confortable mais, tout compte fait, un cimetière était encore bien plus excitant !
– D'accord, faisons vite ! lâcha-t-elle dans un murmure coquin en laissant tomber son manteau.
Augustin ne se le fit pas dire deux fois. Il la prit dans ses bras et partit de nouveau à l'assaut de ses lèvres, qu'elle entrouvrit. Ils roulèrent par terre.

S'ils avaient su... Invisibles à leurs yeux, tous les habitants du cimetière – sauf le père Daniel qui se signa avant de détourner la tête – ne manquaient pas une miette du spectacle.
– Quel homme ! dit Suzanne
– Quelle fougue ! surenchérit Françoise.
– C'est sûr que c'est pas mon Dominique qui aurait fait ça... regretta Monique.
– Elle a l'air bien, cette petite. Tu crois que c'est la bonne cette fois ? demanda Jean à Noël.
– Hmmm... Non... Trop jeune, trop sanguine... Je te parie qu'elle tient pas deux semaines...
Sautant sur l'occasion de s'amuser un peu, Jean aussitôt la main à son ami :
– Tenu !



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